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Mais où est passé l’âne de Bili ?

Contraintes fonctionnelles et implications sur le niveau marin antique à Alet

En lien avec l’article A.M.A.R.A.I 2025 https://hal.science/hal-05554211v1

Au pied de la tour Solidor (Alet, Saint-Malo), plusieurs aménagements taillés dans le rocher — voies, vivier, station de pompage et borne d’amarrage — forment un ensemble cohérent, interprétable comme les éléments constitutifs d’un port antique.

L’analyse fonctionnelle de ces structures en relation avec la mer permet de définir des contraintes précises. Leur compatibilité conduit à proposer un niveau marin antique nettement inférieur à l’actuel : lors des marées ordinaires, la mer se situait environ 3 à 3,5 mètres plus bas, soit autour de 2,4 à 2,9 m NGF.

Ces résultats, croisés avec des données régionales (notamment à Hirel), s’inscrivent dans l’hypothèse d’un bas niveau marin romain. Ils invitent à reconsidérer le rôle et la chronologie du cordon littoral, dont la rupture serait antérieure au fonctionnement du port.

Le fonctionnement des différentes structures impose plusieurs contraintes simples. Le vivier suppose un niveau de mer atteignant régulièrement son seuil (0 m NGF), afin de permettre son remplissage et son renouvellement. À l’inverse, la station de pompage doit rester hors d’eau en régime ordinaire (3,0 m NGF), condition indispensable à son usage. La borne d’amarrage (située aux environs de 3,6 m NGF) indique, quant à elle, une proximité effective de la mer, compatible avec des opérations d’accostage. Enfin, la présence d’une nécropole à proximité immédiate exclut toute submersion régulière du secteur.

Bassin de Solidor (Y.B)

Ces contraintes, prises ensemble, situent les niveaux marins antiques dans une plage comprise entre environ 0 m (remplissage du bassin) et 3 m NGF (station hors d’eau).

Niveaux des structures à Alet (Y.B)

Ces niveaux étant très inférieurs aux modélisations géomorphologiques — les courbes de reconstitution du niveau marin, conçues pour des dynamiques de long terme, restant difficiles à mobiliser à l’échelle d’un site et dans un intervalle chronologique restreint — il a été proposé que le site d’Alet ait été protégé des assauts de la mer par un cordon d’alluvions fermant les anses entre Alet et la Briantais. C’est notamment l’hypothèse formulée par L. Langouët dans les années 1980.

Plusieurs éléments invitent toutefois à reconsidérer ce modèle. La présence d’une borne d’amarrage suggère que la mer atteignait effectivement le pied du site, tout comme le bassin équipé d’un trop-plein. D’autres objections peuvent être formulées, notamment la question du dénivelé qu’il aurait fallu franchir pour accéder au rivage en traversant le cordon. Il est également notable qu’une ancre de pierre ancienne ait été retrouvée en arrière de celui-ci en 1965.

Un jalon régional : le cas d’Hirel

Le cas d’Hirel permet d’éclairer davantage la question. Situé dans la baie du Mont-Saint-Michel, ce site de production de sel, fouillé en 1974 et 1975, a livré des niveaux de tangue (sédiment marin) datés des années 10–30 ap. J.-C., mesurés à environ 4,9 m NGF. Ces dépôts correspondent à des atteintes marines exceptionnelles, venues recouvrir des foyers liés à la production de sel. Il s’agit de surcotes, résultant généralement de l’effet combiné des tempêtes et des marées d’équinoxe.

Contraintes croisées (Y.B)

Transposées à Saint-Malo, en tenant compte du différentiel entre les pleines mers, ces données permettent de restituer des niveaux de pleine mer de vive-eau sensiblement plus bas qu’aujourd’hui et parfaitement compatibles avec l’ensemble des contraintes locales.

Ces résultats permettent de proposer une lecture renouvelée du site. Plutôt que d’imaginer un port contraint par un cordon littoral fermé, les aménagements de Solidor s’inscrivent dans un environnement déjà ouvert, où la mer atteignait directement le pied du site.

Restituer le fonctionnement du port

Dans ce contexte, l’interprétation des découvertes réalisées par les plongeurs dans le secteur du marégraphe peut être revisitée. Le mobilier, qui ne comprend pas d’amphores, présente plutôt le faciès d’une zone d’habitat qui aurait été submergée. Il apparaît peu probable que le port antique ait pu se trouver là, compte tenu de ce qui précède (dans cette hypothèse, le port aurait ensuite été déplacé vers les rochers de Solidor après la rupture du cordon au IVe siècle).

On peut alors être tenté d’y reconnaître les restes de la villa engloutie de Laïoc, décrite par le diacre Bili au IXe siècle : « quam nunc mari deglutiente derelictam esse videmus » — que nous voyons aujourd’hui abandonnée, la mer l’ayant engloutie. Cette villa était desservie par une ânesse qui effectuait seule la navette, guidée par la volonté de Dieu.

Vers une nouvelle lecture du port d’Alet

Si Solidor peut être interprété comme un port d’échouage équipé, fonctionnant en lien avec un espace de mouillage plus large, la convergence des données bathymétriques et toponymiques suggère également l’existence d’une zone d’abri dans la rade de la Fosse, située à proximité immédiate.

Encore largement inexploré, ce secteur pourrait correspondre à un mouillage complémentaire, offrant des conditions favorables à l’accueil d’embarcations et à leur circulation vers l’intérieur de la Rance.

Proposition de restitution de l’estuaire d’Alet dans l’Antiquité (Y.B)

L’ensemble dessine ainsi un système portuaire structuré, articulant un point d’échouage, des installations littorales et une zone de mouillage.

Plus largement, cette approche montre qu’une analyse fondée sur le fonctionnement concret des structures permet de restituer des conditions environnementales aujourd’hui disparues. À Alet, elle conduit à envisager un paysage littoral sensiblement différent de l’actuel, marqué par un niveau marin plus bas et un rivage pleinement exploité.

Yann Bernard 2026

Biblio

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